"Mon coeur se fond à tant de lointains souvenirs. Ô Bordeaux de mes douze à vingt ans, ma muse t'appartient ! Quoiqu'ingrate, je t'aime. Sais-tu seulement qui te chante aujourd'hui ? Connais-tu ces lumineux génies que tu as possédés : Rodolphe Bresdin, Odilon Redon, Charles Lacoste ? Sais-tu assez que les ardentes cendres de Goya ont reposé dans ta Chartreuse ? Es-tu impitoyable ? N'admettras-tu jamais que le commerce, et le plus important, des Chartrons ? Ignores-tu le charme de la Rousselle au clair de lune, de ses entrepôts au soleil lorsqu'on entend clouer les caisses de morues ? Ne laisseras-tu jamais les orgueilleuses tables, parées de la pourpre des langoustes et du Haut-Brion, pour simplement t'asseoir chez un pauvre traiteur des quais ou du Chai-des-Farines ? Là, s'agite un peuple de débardeurs : là, s'élève la massive porte de Cailhau, dont l'ombre jadis couvrait le gibet : et, non loin de la Bourse, auprès de la fontaine des Trois-Grâces unies par l'eau claire qui ruisselle de leurs urnes ne voudras-tu pas que les dockers nègres te sourient à pleines dents ? "

Francis Jammes, Rappel de la Ville de Bordeaux, Editions Henri Colas et Rousseau Frères, 1943.