Le 13 juin 1913, François Mauriac se marie à Talence. Depuis les Pyrénées, son ami lui adresse un épithalame.

A François Mauriac.

J'ai habité Bordeaux et, maintenant vieux pâtre
qui vit de solitude et ne quitte plus l'âtre,
j'évoque en ton honneur ce que j'ai admiré :
le port et ses brouillards perchés sur les agrès
comme de grands oiseaux migrateurs en Automne,
et la fumée pareille à la barbe d'un faune :
rousse, annelée qui sort de quelque bâtiment
qui rythme encor ces vers de son balancement.
Burdigala ! Bagdad, la ville des Caiifes
envierait ton soleil quand, contractant ses griffes,
le léopard anglais blessé par le couchant
luit sur la Grosse-Cloche et tressaille à son chant.
Ce chant, qu'il était grave ! Au fond des Salinières
il s'engouffrait, passait par les piliers de pierre,
longeant les entrepôts de toiles des marins
et les bouges avec leurs buvettes de zinc.
Ce vaste chant couvrait de l'une de ses ailes
la Porte-de-Cailhau et l'active Rousselle
et faisait onduler ainsi que des ruisseaux
sur le Quai-de-Bourgogne un millier de drapeaux.
De l'autre aile il touchait, dans la soirée orange,
le svelte Saint-Michel à la flèche d'Archange,
monté comme sur un coursier sur le Grand-Pont.
Ce coursier franchissait la Garonne d'un bond
et retombait du bout de ses arches rapides,
sur tes sentiers frappant du fer, ô La Bastide !
Dans le Jardin-Public où l'eau dormait, l'Eté,
là où la botanique a tout étiqueté,
que ce chant était grave ! Et comme il se balance
dans mon vieux souvenir, de Bègles à Talence,
et du Tondu au Boulevard de Caudéran
où vers les masques va tout un peuple riant.
Le fleuve, pavoisé de Lormont à La Tresne,
t'écoutait, Grosse-Cloche, ô maternelle reine !
et quand j'herborisais, aux Allées de Boutaut,
tous les nénufars blancs, la tête hors de l'eau,
auguraient que ta voix était de quelque abeille
dont le bourdonnement s'obstine sur la treille.
Quelque église, parfois, émue par ce bourdon,
comme une jeune soeur élevait sa chanson :
soit Pey-Berland avec sa Vierge qui domine,
soit Notre-Dame ou Saint-Seurin toute voisine
de cette foire aux fleurs, sur les Allées Damour.
Oh ! cette foire avec ses roses de velours
que quelque jeune fille fraîche en passant frôle,
jeune fille ressemblant tant à leurs corolles
que l'arrosoir couleur de l'herbe du torrent
laisse bruiner l'eau sur elle en se trompant...


Oh ! Grosse-Cloche ! dans ces vers c'est toi qui sonnes
de nouveau pour louer un jeune fils d'Ausone.
Il se marie. Va l'annoncer au Bordelais,
à ces coteaux, à ces palus tout pleins d'un lait
couleur de braise et qui encor sur les Quinconces
fait sourire Montaigne et Montesquieu. Annonce
que François Mauriac, habile dans les mots,
les mains jointes avec ferveur sur ses pipeaux,
se tait pour écouter une cigale douce
enfermée dans son coeur comme dans de la mousse.
Annonce que la gloire a touché à ce front,
et que les Muses d'or dansent sur les Chartrons
avec des grappes de Médoc et de Sauternes
sur leurs fronts lisses comme l'eau d'une citerne.
Mais annonce surtout que Dieu n'est pas absent
d'ici, et que les coeurs d'amis et de parents
se répondent pour accorder leurs bucoliques
au chant perpétuel des cloches catholiques.

Oeuvres de Francis Jammes, Tome II, Élégie dix-septième, 1921.

François Mauriac et Jeanne Lafon, 1913.