"Ce fut dans mon adolescence, trente ans après la fin de ces concerts, que je rencontrai Clavaud, non loin de ce jardin municipal qu'embaument les âmes de Linné, de Jussieu et de Durieu de Maisonneuve. Heures suaves ! durant lesquelles ce savant déjà âgé m'écoutait lire mes essais poétiques cependant que , des vastes presses à herbiers çà et là éparses, s'élevait le parfum de feuilles à l'agonie. Ce fut dans l'appartement de la rue Rochambeau, tout miaulant des bêtes préférées du botaniste, que je vis des lithographies qui me révélèrent l'existence et le génie d'Odilon Redon*. Il était juste que ces planches voisinassent avec celles où notre ami commun fixait des végétaux. La corrélation est grande entre les unes et les autres. Louis Pasteur avait compris quel naturaliste est Redon en qui l'on voit, souvent, un microphage. N'est-il aussi, par la fusante fluidité des formes en rotation, une sorte d'astronome révélateur ? Et qui, plus que lui, ressent la vie des aquariums et sait mieux faire vibrer un hippocampe au milieu du prisme liquide ?
Mais ici, je ne m'occuperai que de sa flore."

Francis Jammes, Odilon Redon Botaniste
Ce texte a été publié une première fois dans Vers et Prose, tome VIII, décembre 1906 ; repris dans Feuilles dans le vent "Quelques hommes", 1913.

*La première rencontre physique entre les deux hommes eut lieu en mars 1900 à Paris.

Odilon Redon, Portrait de l'artiste, vers 1880.
Huile sur toile H. 0.464 x L. 0.333,  Musée des Beaux-Arts, Lille, France ©photo musée d'Orsay / rmn.