Jean Aufort, Marché des Capucins."Ah ! Quel besoin de m'aérer, d'échapper à l'emprise de tant de personnage étranges, dès que le tambour battait la sortie. Dès quatre heures, Charles Lacoste m'accompagnait en de longues flâneries. Je me dirigeais vers les quartiers des Capucins. C'est là qu'est né, comme une fleur grise, dans le silence, mon pur et vrai premier amour. Il y eut assez d'ombre et de brume autour de lui pour voiler le lis trop violent qui, naguère, m'était apparu dans la demeure du vieux marin, sous la couverture de Dominica.

Il est dans une rue dont je tais le nom, une maison dont la porte, soigneusement frottée, mirait vaguement, dès la nuit tombante, la flamme agitée d'un bec de gaz. Mais avant que l'obscurité se fit, derrière les petits carreaux, une enfant au mince et grave profil de lumière, cousait debout.

Au loin gémissait une sirène sur le fleuve imprécis. Ou bien, tout près, les sonneries de Saint-Michel riaient dans l'allégresse bleue du dimanche matin. Les charrettes des marchandes des quatre-saisons stationnaient devant les portes de ce quartier populaire et clérical où des ouvrières passaient, les mains chargées de fleurs. Le dais bleu du ciel frissonnait au-dessus de nous sous la brise de la jeunesse. Le porche de la solennelle paroisse s'ouvrait et, sur les balcons forgés, flambaient des capucines de velours jaune et rouge.

En un jour de congé pascal mon coeur s'ouvrit comme un calice qui neige au soleil et un poème s'éleva, tel qu'un parfum, de mon pur amour. Ce poème je le lus à Charles Lacoste et à Veillet-Lavallée. Je compris à quel point ils en étaient émus. Il me serait bien impossible de me le rappeler, mais je sais qu'il y avait une abeille, il y avait mes dix-sept ans et il y avait elle - qui restera dans mon ombre."

Francis Jammes, Mémoires 2 : L'Amour, les Muses et la Chasse, 1922.

Lithographie de Jean Aufort, Rappel de la Ville de Bordeaux, Francis Jammes, Editions Henri Colas et Rousseau Frères, 1943.