"Heureusement, certaines exemptions de raccroc, dues à mes compositions françaises, me libéraient parfois de ces abrutissantes corvées, me laissaient jouir de mon dimanche ou de mon jeudi.
     J'allais, de préférence alors, explorer les marécages poétiques, mais fiévreux, situés dans la banlieue bordelaise, aux allées de Boutaut. Là, je faisais mes délices de la grenouillette, dont la fleur semble un gros flocon de neige fondante, du butome ombellé dont la tige se ramifie au sommet en fines branches dont chacune supporte une petite étoile couleur lie de vin, de l'iris et des nénuphars, le jaune et le blanc. Ce dernier surtout me ravissait. On eût dit son calice de marbre épanoui creusé à même l'eau. Ses lourds boutons, ses fruits en massue, les uns et les autres déjetés au-dessus de feuilles pareilles à des lunes vertes étalées sur l'étang, paraissaient vivre d'une vie lente. Au-dessous, dans l'ombre liquide, bronzée par le soleil, un hydrophile nageait lourdement.
     C'est par un chaud après-midi* que je vois s'avancer vers moi, tandis que j'herborise dans ce paysage singulier, un camarade à peu près de mon âge qui ne cessera plus d'être pour moi, au long de la vie, le frère le plus aimant et le plus aimé. L'affection que je lui ai portée, que je lui continue, revêt un caractère familial. Telle est, je pense, la fusion de coeur et d'esprit de certains jumeaux. Je ne crois pas que, si les liens du sang nous avaient unis, nous eussions pris davantage aux deuils, aux épreuves, aux déboires, aux joies qui nous sont communs dès là qu'ils atteignent l'un ou l'autre.
     Il est vrai qu'une image se présente facilement aux intuitifs pour symboliser un sentiment. Je vois l'affection de Charles Lacoste comme un bras et une main tendus vers moi, si fermes que plutôt fléchir ils se briseraient."

Francis Jammes, Mémoires 2 : L'Amour, les Muses et la Chasse, 1922.

* Rencontre avec Charles Lacoste en 1884.

Charles Lacoste, autoportrait, 1928.