"Pipe, chien", c'est l'histoire d'un chien de cirque fatigué des traitements capricieux de son dompteur qui décide un jour de s'enfuir. Sur son chemin, le petit clébard fera la rencontre de personnages, souvent solitaires comme lui.
"Pipe, chien", c'est un livre drôle, mais non sans émotion, une réflexion sur la nature humaine.

Dans l'extrait choisi ci-après, la rencontre du chien avec le vieillard est sans doute pour l'auteur une façon de se rappeler la représentation de La Juive au Grand-Théâtre de Bordeaux en 1880 (cf. message du 09 novembre, http://escaleabordeaux.canalblog.com/archives/2017/11/10/35856045.html).

©Lisa Fremont

     "Deux heures plus tard, Pipe se trouvait sur une place de Bayonne, dont l'un des côtés forme le quai, sans peut-être goûter tout ce charme Vieille-Marine : les canons à demi enfouis entre les dalles, les bateaux obèses qui font des charrois, le yacht propre comme un sou, la périssoire qui faufile l'Adour. Il renifla quelques bornes sans s'émouvoir de nombreuses personnes qui se pressaient vers l'une des portes du théâtre afin d'aller entendre un concert.
     Il avait assisté, plus d'une fois, de l'extérieur du cirque, à de ces petites prises d'assaut. Il n'y prêta attention que pour flairer scrupuleusement le bas de pantalon d'un monsieur très grand, la barbe blanche taillée en quartier de lune. Il le suivit ainsi très discrètement, s'insinua dans le vestibule sans être conspué par quiconque, gagna - toujours sur les talons du vieillard - la salle de musique où il s'installa, avec sa discrétion professionnelle, sous le fauteuil d'orchestre où l'autre s'assit. Il prit l'attitude qu'adopte le chien qui ne dort que d'un oeil, le menton appuyé sur les pattes antérieures. Il perçut confusément la rumeur d'une grande salle qui s'emplit peu à peu.
     Soudain il se fit un tel silence que Pipe, modifiant un peu sa position, risqua sa tête hors de son abri. Et il regarda tout droit en avant dans la perspective de l'allée médiane.
     Ah ! Pauvre, pauvre Pipe ! Il eut vite fait de retirer son front de grondin en arrière.
     Ce qu'il venait d'apercevoir...
     Un dresseur !
     Un dresseur tel que celui qu'il avait fui, un dresseur en habit noir, dominant la foule et brandissant une cravache au-dessus de chiens, sans doute, qui allaient apparaître sur la rampe illuminée.
     Plus de doute. Il y avait de quoi devenir enragé. Il entendit les mêmes affreux cuivres qui, durant des années, lui avaient remué, labouré les entrailles. Il se ratatina. Il ferma les yeux, de crainte que le moindre mouvement ne décelât sa présence.
     Des trompettes s'exaltaient, car c'était du Richard Wagner, trompettes déchirantes, stridentes, apocalyptiques, agressives, qui sous prétexte de divin ne rendaient qu'un camouflage de fanfares conviant les Huns casqués et bottés à la conquête de l'univers. Oui, Pipe comprenait - non point sans doute qu'il s'agissait de Boches - mais que cette musique était effrayante.
     A sa grande surprise, pas une fois il ne sentit l'étincelle du fouet brûler le bout de son museau. Ce dresseur d'un nouveau cirque, décidément, l'ignorait.
     Le vacarme prit fin. Pipe n'éprouvat plus rien, sinon que les pieds du vieux monsieur se retournaient à l'envers pour, quelques minutes après, se remettre à l'endroit. C'était durant l'entracte. L'amateur de musique, ainsi qu'il faisait depuis sa jeunesse, s'était mis debout, tournant le dos à la scène, afin de sourire à des absents. Puis il s'était rassis.
     Ah ! Mais ! Cette fois, les sensations de Pipe se transformèrent du tout au tout. Une de ces campagnes ravissantes et mélodieuses, comme il en avait goûté durant les haltes du pauvre cirque, s'ouvrait à sa rêverie. Il reconstituait vaguement le bruit du vent dans les hêtres, la plainte des chalumeaux dans la fête dansante où il bénéficiait toujours de quelque ossillon, à l'auberge, le tintement de la clarine au col de la chèvre égarée, le couac-couac des canards, toute la sympathie pastorale.
     A la fin du concert, un menuet l'inquiéta. C'est qu'il l'avait souvent dansé. Il eut quelque démangeaison aux mollets si l'on peu dire que les caniches en aient. Mais la prudence l'emporta, et il ne quitta sa place, dans un tonnerre prolongé d'applaudissments, que pour se remettre, plus effacé que jamais, à la remorque du vieillard qui ne prêta nulle attention à ce discret suiveur.
     A pas très mesurés, tous deux gagnèrent l'Hotel de la Belle Passagère où le voyageur était descendu le jour même à midi"

Francis Jammes, Pipe, Chien, 1933.
Réédition, Collection "L'Eveilleur voyage", Éditions Le Festin, février 2016.