Escale à Bordeaux

14 novembre 2017

Le poète-botaniste

©Lisa Fremont

Francis Jammes, Le Poème d'Ironie et d'Amour, Chant quatrième, écrit en 1895 au plus tard.

*Extrait d'un manuscrit composé de 51 feuillets (encre bleue sur feuilles détachées d’un cahier d’écolier ; dim : 27 x 21). Il correspond à une copie par Madame Francis Jammes qui retrouva le texte après la mort du poète. Le texte, non daté, fut alors communiqué à Robert Mallet qui le préfaça (Librairie Universelle, Paris, 1950).

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09 novembre 2017

Au Grand-Théatre, La Juive de Jacques-Fromental Halévy

©Lisa Fremont

"Durant un court séjour que mon oncle le Mexicain fit avec ma tante dans notre modeste appartement du cours des Fossés, il voulut nous payer quelque autre distraction et loua une loge au Grand-Théâtre où l'on jouait La Juive. Cette prise de contact avec une forme d'art aussi inférieure ne me laissa pourtant pas indifférent. Nous gravissons d'intimidants escaliers, dans des flots de lumière que tachent les habits noirs et que décomposent les robes. Des femmes à l'air dur laissent peser je ne sais quel mépris sur les viveurs qui les entourent. Mais je n'ai cure de leurs coiffes guerrières ni de l'illumination de leur chair arrogante. Je ne vais voir, je ne veux voir que la Juive. Pauvre Halévy ! Il n'eut jamais, je l'affirme, d'auditeur plus attentif que ce gosse gêné par des gants dont il caressait le rebord de la loge et qui, plus tard, devait être Françis Jammes. Je retiens ma respiration. Cette grosse gourde qu'est une salle de spectacle s'emplit peu à peu. De larges empâtements comblent les vides des fauteuils. Des êtres bizarres que l'on nomme musiciens envahissent l'orchestre en contre-bas. Les uns ont l'air d'écureuils timides et jouent de la flûte, d'autres bombent leur poitrine empesée, et, profilant leur barbe, roulent entre leurs antennes des coffres sonores et disproportionnés ; d'autres encore, en enfilade, tels que des oiseux en brochette, dardent avec ensemble au-dessus de leur épaule gauche des archets. Une dame, dans un coin, fait ramper ses bras nus contre une sorte d'instrument qui ressemble à un balcon d'or ou à une proue de navire, tandis qu'une sorte de fanatique frappe de temps en temps comme pour le briser sur un dôme semblable à celui des Invalides, dont le cuivre émet un son déchirant. Enfin le chef de ce tintamarre abasourdissant semble menacer d'une baguette noire la tête de tous ses sujets et, de temps à autre, il fait entendre un susurrement de reptile qu'accompagne un geste apaisant de sa main libre. Enfin la Juive apparaît. Il me semble que, dans la première partie du drame, elle revêt une sorte de culotte bouffante et chausse des babouches pointues et relevées. Sa poitrine, pour simuler l'émotion, va et vient comme un soufflet, d'autant plus vite que lui donne la réplique un hurleur obèse, à barbe courte, qui a pour fonction d'être l'amoureux. Il glapit. Elle étend son bras nu et roucoule. La salle croule sous les applaudissements, et c'est à peine si l'on prête attention au pauvre papa juif que l'on a affublé d'une robe de capucin et qui ressemble à un professeur du Collège de France qui n'aurait rien inventé. Pour mieux écouter et voir, je retiens toujours davantage mon souffle et j'écarquille les paupières. Me voici terrorisé par des inquisiteurs dont les sombre cagoules, terminées en pain de sucre, présentent des cicatrices rouges à la place des yeux. Ils processionnent, s'arrêtent devant une chaudière où l'on entend de l'eau bouillir. C'est, il me semble, le nerveux dont j'ai parlé, celui qui joue du dôme des Invalides, qui imite l'ébulition. Les dialogues amoureux s'exaspèrent. Un parfum très singulier, que j'ai encore dans le nez, imprègne de plus en plus la salle. Enfin on fait cuire la Juive, à moins qu'au demeurant... mais je ne me rappelle plus très bien.
Lorsque nous fûmes sous le péristyle, à la sortie, on déclara que j'avais été fort sage."

Francis Jammes, De l'Age divin à l'Age ingrat, 1921.

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06 novembre 2017

La foire des Quinconces

©Lisa Fremont

"Deux grandes distractions s'offraient aux écoliers bordelais : la foire des Quinconces en octobre et la foire aux fleurs en mai. La foire des Quinconces était un monument de la bêtise qui ne manquait pas de grandeur. On atteignait l'esplanade par une allée où s'alignaient les boutiques de marchands de nougat bariolé, dont l'un, Moïse Zoari, portait comme sa femme, un costume à la turque ; mais tandis que ce Levantin était d'une minceur d'ombre chinoise, et semblable à quelque esprit des Mille et Une Nuits, avec la barbiche d'un bouc et les mollets d'un âne, sa femme était plantureuse ainsi qu'une pastèque. Non loin de ces confiseurs, des distributeurs de bibles protestantes imploraient les passants d'accepter gratis leurs produits frelatés où le bon pioupiou et sa payse ne savaient rien découvrir qui différât de la Vulgate. Leur succédaient les débitants de noix de coco. Dans une allée perpendiculaire à la première on entendait le caquet de mille oiseaux des îles : veuves, cardinaux, toucans, inséparables, cacatoès, bengalis, que l'on pouvaient gagner à la loterie. Les servantes martiniquaises, coiffées, eût-on dit, de peau de banane, affectionnaient ce coin. J'entends l'une d'elles répondre à un calicot stupide qui la raillait pour sa face d'ébène : "Nous sommes frère et soeur en Notre-Seigneur Jésus-Christ." Mais je doute que ce voyou comprît la belle simplicité des vierges noires. Aux environs de la place où les baraques d'importance et les chevaux de bois mêlaient leurs cuivres, leurs tambours, leurs grosses caisses et leurs orgues, se groupaient les spectacles et les jeux suspects, les femmes-torpilles, les tirs, et aussi les fabricants de gaufres dont la cuisine puait délicieusement, les bouquisnistes et les marchands de bric-à-brac. Mais ce qui  dominait ce vaste enfantillage, c'était la majesté du port qui semblait s'élever dans le ciel où frissonnaient les pavillons des navires."

Francis Jammes, De l'Age divin à l'Age ingrat, 1921.

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05 novembre 2017

Le fleuve

©Lisa Fremont
La Garonne devant Bordeaux

La majesté toujours nous paraît immobile,
Comme le ciel d'en bas qui partage la ville,
D'où partent des sifflets et des mugissements.
Au-dessus de ce fleuve, on voit couler le vent,
Car il fait palpiter les signaux maritimes
Que les forêts de mâts arborent à leurs cimes.
Les nuages brillants paraissent déroutés.
Ils hésitent, cherchant au-delà des agrès
Le bon chemin qui mène à la plaine enfermée.
Ils voient se détacher du cargo la fumée
Entrecoupée et qui bientôt s'évanouit ;
C'est leur esclave soeur qui jamais n'atteignit
La hauteur étoilée où les sarcelles passent :
A peine elle a rampé dans un avare espace,
Entre des fûts de rhum et des cuirs du Chili.
Qu'importe à la Garonne étalée en son lit
Ou la vapeur qui sort des chaudières de crasse ?
Elle semble bâiller au milieu des ses draps.
Elle est avantageuse. Elle coiffe un madras
De tomate écarlate et de banane jaune
Ainsi qu'au Mardi-Gras encore Cadichonne :
Le minium parmi la toile des voiliers.
Des reines et des rois furent ses familiers,
Auquel son mascaret fit grâce des secousses.
Mais elle aime surtout le peuple de ses mousses
Qui lorsque vient la nuit, admire ses bijoux :
Cabochons des fanaux suspendus à son cou,
Faux diamants, au long du pont, des réverbères,
Et, dans les caboulots, l'alignement des verres.
Elle pousse pourtant, et sans en avoir l'air,
Son rempart d'eau sans brèche à l'assaut de la mer.

Francis Jammes, Ma France poétique, 1926.

©Lisa Fremont

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02 novembre 2017

La maison du cours des Fossés

"La maison où nous avions loué, cours des Fossés*, en face de ce qui était alors le vieux lycée, et qui devrait devenir peu à peu la Faculté des lettres et des sciences, portait le numéro 196. Le bureau de l'enregistrement était situé au rez-de-chaussée dont une partie était occupée par le ménage d'un tailleur nommé Lévêque, lequel cousait à la vieille mode, accroupi sur ses mollets, et rallumait sans cesse à une lampe à gaz-mil, à ce préposé, un trognon noir de pipe de terre. Le premier et le deuxième étages étaient nôtres, l'un comprenant la cuisine, la salle à manger et le salon, et l'autre nos chambres à coucher. Le troisième étage abritait, à notre arrivée, un couple sans enfants vivant avec un vieux père et un beau-père dont la chienne qui avait la chassie se nommait Folette. La partie du cours des Fossés, aujourd'hui cours Victor-Hugo, qui faisait face à notre demeure, était large, complantée de marronniers sous lesquels des mercantis dressaient leurs étalages, le dimanche surtout, consacré aux savetiers et aux marchands de singes et d'oiseaux."

Francis, Jammes, De l'Age divin à l'Age ingrat, 1921.

©Lisa Fremont

* aujourd'hui 15 cours Pasteur.