Escale à Bordeaux

13 janvier 2018

François Mauriac, une réelle amitié.

Le 13 juin 1913, François Mauriac se marie à Talence. Depuis les Pyrénées, son ami lui adresse un épithalame.

A François Mauriac.

J'ai habité Bordeaux et, maintenant vieux pâtre
qui vit de solitude et ne quitte plus l'âtre,
j'évoque en ton honneur ce que j'ai admiré :
le port et ses brouillards perchés sur les agrès
comme de grands oiseaux migrateurs en Automne,
et la fumée pareille à la barbe d'un faune :
rousse, annelée qui sort de quelque bâtiment
qui rythme encor ces vers de son balancement.
Burdigala ! Bagdad, la ville des Caiifes
envierait ton soleil quand, contractant ses griffes,
le léopard anglais blessé par le couchant
luit sur la Grosse-Cloche et tressaille à son chant.
Ce chant, qu'il était grave ! Au fond des Salinières
il s'engouffrait, passait par les piliers de pierre,
longeant les entrepôts de toiles des marins
et les bouges avec leurs buvettes de zinc.
Ce vaste chant couvrait de l'une de ses ailes
la Porte-de-Cailhau et l'active Rousselle
et faisait onduler ainsi que des ruisseaux
sur le Quai-de-Bourgogne un millier de drapeaux.
De l'autre aile il touchait, dans la soirée orange,
le svelte Saint-Michel à la flèche d'Archange,
monté comme sur un coursier sur le Grand-Pont.
Ce coursier franchissait la Garonne d'un bond
et retombait du bout de ses arches rapides,
sur tes sentiers frappant du fer, ô La Bastide !
Dans le Jardin-Public où l'eau dormait, l'Eté,
là où la botanique a tout étiqueté,
que ce chant était grave ! Et comme il se balance
dans mon vieux souvenir, de Bègles à Talence,
et du Tondu au Boulevard de Caudéran
où vers les masques va tout un peuple riant.
Le fleuve, pavoisé de Lormont à La Tresne,
t'écoutait, Grosse-Cloche, ô maternelle reine !
et quand j'herborisais, aux Allées de Boutaut,
tous les nénufars blancs, la tête hors de l'eau,
auguraient que ta voix était de quelque abeille
dont le bourdonnement s'obstine sur la treille.
Quelque église, parfois, émue par ce bourdon,
comme une jeune soeur élevait sa chanson :
soit Pey-Berland avec sa Vierge qui domine,
soit Notre-Dame ou Saint-Seurin toute voisine
de cette foire aux fleurs, sur les Allées Damour.
Oh ! cette foire avec ses roses de velours
que quelque jeune fille fraîche en passant frôle,
jeune fille ressemblant tant à leurs corolles
que l'arrosoir couleur de l'herbe du torrent
laisse bruiner l'eau sur elle en se trompant...


Oh ! Grosse-Cloche ! dans ces vers c'est toi qui sonnes
de nouveau pour louer un jeune fils d'Ausone.
Il se marie. Va l'annoncer au Bordelais,
à ces coteaux, à ces palus tout pleins d'un lait
couleur de braise et qui encor sur les Quinconces
fait sourire Montaigne et Montesquieu. Annonce
que François Mauriac, habile dans les mots,
les mains jointes avec ferveur sur ses pipeaux,
se tait pour écouter une cigale douce
enfermée dans son coeur comme dans de la mousse.
Annonce que la gloire a touché à ce front,
et que les Muses d'or dansent sur les Chartrons
avec des grappes de Médoc et de Sauternes
sur leurs fronts lisses comme l'eau d'une citerne.
Mais annonce surtout que Dieu n'est pas absent
d'ici, et que les coeurs d'amis et de parents
se répondent pour accorder leurs bucoliques
au chant perpétuel des cloches catholiques.

Oeuvres de Francis Jammes, Tome II, Élégie dix-septième, 1921.

François Mauriac et Jeanne Lafon, 1913.

 

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27 décembre 2017

Odilon Redon, le botaniste

"Ce fut dans mon adolescence, trente ans après la fin de ces concerts, que je rencontrai Clavaud, non loin de ce jardin municipal qu'embaument les âmes de Linné, de Jussieu et de Durieu de Maisonneuve. Heures suaves ! durant lesquelles ce savant déjà âgé m'écoutait lire mes essais poétiques cependant que , des vastes presses à herbiers çà et là éparses, s'élevait le parfum de feuilles à l'agonie. Ce fut dans l'appartement de la rue Rochambeau, tout miaulant des bêtes préférées du botaniste, que je vis des lithographies qui me révélèrent l'existence et le génie d'Odilon Redon*. Il était juste que ces planches voisinassent avec celles où notre ami commun fixait des végétaux. La corrélation est grande entre les unes et les autres. Louis Pasteur avait compris quel naturaliste est Redon en qui l'on voit, souvent, un microphage. N'est-il aussi, par la fusante fluidité des formes en rotation, une sorte d'astronome révélateur ? Et qui, plus que lui, ressent la vie des aquariums et sait mieux faire vibrer un hippocampe au milieu du prisme liquide ?
Mais ici, je ne m'occuperai que de sa flore."

Francis Jammes, Odilon Redon Botaniste
Ce texte a été publié une première fois dans Vers et Prose, tome VIII, décembre 1906 ; repris dans Feuilles dans le vent "Quelques hommes", 1913.

*La première rencontre physique entre les deux hommes eut lieu en mars 1900 à Paris.

Odilon Redon, Portrait de l'artiste, vers 1880.
Huile sur toile H. 0.464 x L. 0.333,  Musée des Beaux-Arts, Lille, France ©photo musée d'Orsay / rmn.

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20 décembre 2017

Le premier amour

Jean Aufort, Marché des Capucins."Ah ! Quel besoin de m'aérer, d'échapper à l'emprise de tant de personnage étranges, dès que le tambour battait la sortie. Dès quatre heures, Charles Lacoste m'accompagnait en de longues flâneries. Je me dirigeais vers les quartiers des Capucins. C'est là qu'est né, comme une fleur grise, dans le silence, mon pur et vrai premier amour. Il y eut assez d'ombre et de brume autour de lui pour voiler le lis trop violent qui, naguère, m'était apparu dans la demeure du vieux marin, sous la couverture de Dominica.

Il est dans une rue dont je tais le nom, une maison dont la porte, soigneusement frottée, mirait vaguement, dès la nuit tombante, la flamme agitée d'un bec de gaz. Mais avant que l'obscurité se fit, derrière les petits carreaux, une enfant au mince et grave profil de lumière, cousait debout.

Au loin gémissait une sirène sur le fleuve imprécis. Ou bien, tout près, les sonneries de Saint-Michel riaient dans l'allégresse bleue du dimanche matin. Les charrettes des marchandes des quatre-saisons stationnaient devant les portes de ce quartier populaire et clérical où des ouvrières passaient, les mains chargées de fleurs. Le dais bleu du ciel frissonnait au-dessus de nous sous la brise de la jeunesse. Le porche de la solennelle paroisse s'ouvrait et, sur les balcons forgés, flambaient des capucines de velours jaune et rouge.

En un jour de congé pascal mon coeur s'ouvrit comme un calice qui neige au soleil et un poème s'éleva, tel qu'un parfum, de mon pur amour. Ce poème je le lus à Charles Lacoste et à Veillet-Lavallée. Je compris à quel point ils en étaient émus. Il me serait bien impossible de me le rappeler, mais je sais qu'il y avait une abeille, il y avait mes dix-sept ans et il y avait elle - qui restera dans mon ombre."

Francis Jammes, Mémoires 2 : L'Amour, les Muses et la Chasse, 1922.

Lithographie de Jean Aufort, Rappel de la Ville de Bordeaux, Francis Jammes, Editions Henri Colas et Rousseau Frères, 1943.

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13 décembre 2017

Armand Clavaud, le "génie inspiré des fleurs"

"Je me consolais de Frontin, et de ses pareils, qui foisonnaient au lycée, par la fréquentation d'un homme d'élite qui a laissé dans une science un peu spéciale un nom qui retentit encore : Armand Clavaud. Il était professeur* de botanique. Il vivait seul, dans un appartement de la rue Rochambeau, non loin de ces quartiers où Lacoste et moi aimions à pousser nos flâneries, à peu de distance des allées ou j'herborisais, dans un rayon qui renfermait le Jardin des plantes si intime, si mélancolique, les serres, et le Muséum où il professait. [...]

Les serres du Jardin public détruites en 1931. Source : bibliothèque municipale de Bordeaux

Clavaud professait devant un auditoire réduit, mais combien savoureux ! qui venait, deux fois la semaine, écouter, sans y entendre goutte, cette pensée frémissante servie par un langage digne d'elle. Jamais l'expression juste ne faisait défaut, mais parfois le nom de l'objet. Il commençait alors de s'irriter contre soi-même, répétait vingt fois le..., le..., le... le..., puis déclarait : "Ca me reviendra tout à l'heure !" Et c'est lorqu'il nous exposait une loi, ou décrivait un phénomène qui n'avait plus aucun rapport avec le nom qui l'avait fui, qu'il s'écriait tout à coup : - Coelebogyne ilicifolia ! Je l'ai."

Francis Jammes, Mémoires 2 : L'Amour, les Muses et la Chasse, 1922.

* Rencontre avec Armand Clavaud au lycée, année scolaire 1883-1884.

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10 décembre 2017

L'écolier

Au lycée

Au lycée où j'ai bien souffert* on me disait
Que j'étais un mauvais élève
parce que j'avais la fièvre d'un triste rêve
et que j'étais comme blessé.

On me fendait encore le coeur. Dans ma classe,
je les détestais tous, tous
excepté mon vieil ami**. - L'on me rendait fou
en me donnant de sales places.

Je disais que c'était injuste - mais ma soeur
et ma mère avaient de la peine
et c'est comme ça que je fus rempli de haine
par de vieux méchants professeurs.

Les jeunes disaient : Vieille histoire... les férules...
dans les discours des jours de prix.
Et je rageais, sachant leurs préjugés, aigri
par leurs têtes de vieilles mules.

Je savais que les bons amis - deux ou trois -
ceux qu'on disait fous et étranges
avaient été refusés à l'examen : Granges,
Jean Segrestaa***, Lacoste et moi.

Je montre du doigt ces vieux pions et ces classes
qu'on appelle Université
et ces cours où les petits font des saletés
qui rendent leurs chairs jaunes, lasses.

Francis Jammes, Moi, Carnet de poèmes 1888-1890.

* Il s'agit du lycée de Bordeaux.

** Ce "vieil ami" est le peintre Charles Lacoste.

***Francis Jammes le tenait pour un des "beaux poètes nouveaux". Il lui a dédié une de ces Leçons poétiques.

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30 novembre 2017

Charles Lacoste, la rencontre

     "Heureusement, certaines exemptions de raccroc, dues à mes compositions françaises, me libéraient parfois de ces abrutissantes corvées, me laissaient jouir de mon dimanche ou de mon jeudi.
     J'allais, de préférence alors, explorer les marécages poétiques, mais fiévreux, situés dans la banlieue bordelaise, aux allées de Boutaut. Là, je faisais mes délices de la grenouillette, dont la fleur semble un gros flocon de neige fondante, du butome ombellé dont la tige se ramifie au sommet en fines branches dont chacune supporte une petite étoile couleur lie de vin, de l'iris et des nénuphars, le jaune et le blanc. Ce dernier surtout me ravissait. On eût dit son calice de marbre épanoui creusé à même l'eau. Ses lourds boutons, ses fruits en massue, les uns et les autres déjetés au-dessus de feuilles pareilles à des lunes vertes étalées sur l'étang, paraissaient vivre d'une vie lente. Au-dessous, dans l'ombre liquide, bronzée par le soleil, un hydrophile nageait lourdement.
     C'est par un chaud après-midi* que je vois s'avancer vers moi, tandis que j'herborise dans ce paysage singulier, un camarade à peu près de mon âge qui ne cessera plus d'être pour moi, au long de la vie, le frère le plus aimant et le plus aimé. L'affection que je lui ai portée, que je lui continue, revêt un caractère familial. Telle est, je pense, la fusion de coeur et d'esprit de certains jumeaux. Je ne crois pas que, si les liens du sang nous avaient unis, nous eussions pris davantage aux deuils, aux épreuves, aux déboires, aux joies qui nous sont communs dès là qu'ils atteignent l'un ou l'autre.
     Il est vrai qu'une image se présente facilement aux intuitifs pour symboliser un sentiment. Je vois l'affection de Charles Lacoste comme un bras et une main tendus vers moi, si fermes que plutôt fléchir ils se briseraient."

Francis Jammes, Mémoires 2 : L'Amour, les Muses et la Chasse, 1922.

* Rencontre avec Charles Lacoste en 1884.

Charles Lacoste, autoportrait, 1928.

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28 novembre 2017

Pipe, chien

"Pipe, chien", c'est l'histoire d'un chien de cirque fatigué des traitements capricieux de son dompteur qui décide un jour de s'enfuir. Sur son chemin, le petit clébard fera la rencontre de personnages, souvent solitaires comme lui.
"Pipe, chien", c'est un livre drôle, mais non sans émotion, une réflexion sur la nature humaine.

Dans l'extrait choisi ci-après, la rencontre du chien avec le vieillard est sans doute pour l'auteur une façon de se rappeler la représentation de La Juive au Grand-Théâtre de Bordeaux en 1880 (cf. message du 09 novembre, http://escaleabordeaux.canalblog.com/archives/2017/11/10/35856045.html).

©Lisa Fremont

     "Deux heures plus tard, Pipe se trouvait sur une place de Bayonne, dont l'un des côtés forme le quai, sans peut-être goûter tout ce charme Vieille-Marine : les canons à demi enfouis entre les dalles, les bateaux obèses qui font des charrois, le yacht propre comme un sou, la périssoire qui faufile l'Adour. Il renifla quelques bornes sans s'émouvoir de nombreuses personnes qui se pressaient vers l'une des portes du théâtre afin d'aller entendre un concert.
     Il avait assisté, plus d'une fois, de l'extérieur du cirque, à de ces petites prises d'assaut. Il n'y prêta attention que pour flairer scrupuleusement le bas de pantalon d'un monsieur très grand, la barbe blanche taillée en quartier de lune. Il le suivit ainsi très discrètement, s'insinua dans le vestibule sans être conspué par quiconque, gagna - toujours sur les talons du vieillard - la salle de musique où il s'installa, avec sa discrétion professionnelle, sous le fauteuil d'orchestre où l'autre s'assit. Il prit l'attitude qu'adopte le chien qui ne dort que d'un oeil, le menton appuyé sur les pattes antérieures. Il perçut confusément la rumeur d'une grande salle qui s'emplit peu à peu.
     Soudain il se fit un tel silence que Pipe, modifiant un peu sa position, risqua sa tête hors de son abri. Et il regarda tout droit en avant dans la perspective de l'allée médiane.
     Ah ! Pauvre, pauvre Pipe ! Il eut vite fait de retirer son front de grondin en arrière.
     Ce qu'il venait d'apercevoir...
     Un dresseur !
     Un dresseur tel que celui qu'il avait fui, un dresseur en habit noir, dominant la foule et brandissant une cravache au-dessus de chiens, sans doute, qui allaient apparaître sur la rampe illuminée.
     Plus de doute. Il y avait de quoi devenir enragé. Il entendit les mêmes affreux cuivres qui, durant des années, lui avaient remué, labouré les entrailles. Il se ratatina. Il ferma les yeux, de crainte que le moindre mouvement ne décelât sa présence.
     Des trompettes s'exaltaient, car c'était du Richard Wagner, trompettes déchirantes, stridentes, apocalyptiques, agressives, qui sous prétexte de divin ne rendaient qu'un camouflage de fanfares conviant les Huns casqués et bottés à la conquête de l'univers. Oui, Pipe comprenait - non point sans doute qu'il s'agissait de Boches - mais que cette musique était effrayante.
     A sa grande surprise, pas une fois il ne sentit l'étincelle du fouet brûler le bout de son museau. Ce dresseur d'un nouveau cirque, décidément, l'ignorait.
     Le vacarme prit fin. Pipe n'éprouvat plus rien, sinon que les pieds du vieux monsieur se retournaient à l'envers pour, quelques minutes après, se remettre à l'endroit. C'était durant l'entracte. L'amateur de musique, ainsi qu'il faisait depuis sa jeunesse, s'était mis debout, tournant le dos à la scène, afin de sourire à des absents. Puis il s'était rassis.
     Ah ! Mais ! Cette fois, les sensations de Pipe se transformèrent du tout au tout. Une de ces campagnes ravissantes et mélodieuses, comme il en avait goûté durant les haltes du pauvre cirque, s'ouvrait à sa rêverie. Il reconstituait vaguement le bruit du vent dans les hêtres, la plainte des chalumeaux dans la fête dansante où il bénéficiait toujours de quelque ossillon, à l'auberge, le tintement de la clarine au col de la chèvre égarée, le couac-couac des canards, toute la sympathie pastorale.
     A la fin du concert, un menuet l'inquiéta. C'est qu'il l'avait souvent dansé. Il eut quelque démangeaison aux mollets si l'on peu dire que les caniches en aient. Mais la prudence l'emporta, et il ne quitta sa place, dans un tonnerre prolongé d'applaudissments, que pour se remettre, plus effacé que jamais, à la remorque du vieillard qui ne prêta nulle attention à ce discret suiveur.
     A pas très mesurés, tous deux gagnèrent l'Hotel de la Belle Passagère où le voyageur était descendu le jour même à midi"

Francis Jammes, Pipe, Chien, 1933.
Réédition, Collection "L'Eveilleur voyage", Éditions Le Festin, février 2016.

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26 novembre 2017

La voix du beffroi

©Lisa Fremont

"Il est vrai que les incendies étaient si nombreux à Bordeaux, à l'époque dont je parle, qu'il y avait quelque chance qu'il ne se passât point d'année qu'un pompier n'en eût pu faire autant. Je me souviens de la lugubre sonnerie de la grosse cloche de la tour Saint-James. Dès que son sourd bourdonnement se propageait sur Bordeaux, j'étais empli de terreur. Je ne sais ce qu'éprouvait l'auteur de la Vulgate quand il pensait ouïr les trompes du Jugement dernier, mais je ne pense pas qu'il fût plus terrorisé que moi lorsque cette onde apocalyptique pénétrait jusqu'aux moindres fissures du plus lointain des quartiers pour signaler le feu. J'entends encore cette marée montante, solennelle, monstrueuse, submergeant la cité d'Ausone, ce bourdon d'un invisible essaim de bronze que je n'ai perçu nulle autre part, ce déferlement d'épaisses vagues aériennes qui ne retrouvaient le calme un instant que pour permettre à un lourd marteau de cogner sur la lèvre de cette gueule infernale autant de fois qu'il fallait pour indiquer le numéro de l'arrondissement sinistré. Cette voix du beffroi bordelais revêt une extraordinaire majesté, bien digne de cette ville méconnue par aucuns qui font consister son charme dans quelques quartiers neufs, tels ceux de Tourny."

Francis Jammes,  Mémoires 1 : De l'Age divin à l'Age ingrat, 1921.

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21 novembre 2017

La mansarde (Cours des Fossés)



Mansarde

                                     Bordeaux

J'ai, tel un grand poète, écrit dans la mansarde
Où, quand on a vingt ans, notre muse s'attarde.
J'étais cet écolier en qui le verger blanc
Eclate aux roses feux des éclairs aveuglants.
Il semble que j'entende encor tinter la grêle
Sur les toits de Bordeaux, et le timbre si grêle
D'une pendule, on ne sait où, dans la maison.
J'allumais doucement ma pipe au seul tison.
Il me semblait, de là, que toute la journée
N'était qu'une limpide et chaste matinée
Et, quand planaient le soir les horloges de feu,
Leur aube saluait mon amour gracieux.

Francis Jammes, Ma France poétique, 1926.

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19 novembre 2017

La leçon de sciences naturelles

23722715_1990302397916345_1641944362500378460_n     "La rentrée de l'année scolaire 1880-1881, je la fis au lycée, chez M. Dabas. M. Dabas était charmant. Il se croyait marin parce que durant les vacances qu'il passait à Arcachon, il manoeuvrait un petit bateau. C'était un joli homme, d'une trentaine d'années, l'oeil bleu, la barbe blonde en deux pointes. Nous fûmes tout de suite d'assez bons amis : maintenant je travaillais assez bien, mes places étaient parfois très satisfaisantes. [...]
     C'est M. Dabas, et je lui en garde un gré infini, qui nous fit notre premier cours, très élémentaire, d'histoire naturelle. J'avais cru jusque-là que les professeurs n'apportaient guère que l'ennui, et jamais l'une de ces simples choses du bon Dieu qui permettent à l'enfant de se retrouver chez soi, c'est-à-dire dans le monde. Quelle ne fut pas ma joie quand, un certain samedi soir que j'attendais l'explication de cette rubrique portée sur notre emploi du temps : sciences naturelles, je vis M. Dabas tirer d'une boîte deux ou trois cailloux, une herbe et une grenouille morte fraîchement ! Il nous expliqua les trois règnes. Et lorqu'il en arriva à la bestiole, dont il avait tendu les muscles dorsaux sur l'acier d'un canif pour la galvaniser, j'entendis mon voisin de Boucaud me confier avec un sourire innocent : " Je serai médecin ." Il a tenu parole et je lui dédie aujourd'hui ce souvenir qui date de trente-huit ans. Mon autre voisin de classe, Charles Veillet, ne paraissait pas s'intéresser aussi vivement que moi aux minéraux, aux végétaux et aux animaux. Je me souviens que, durant ce premier cours expérimental, il considérait un minuscule almanach dont la couverture représentait un gentilhomme valois donnant le bras à une gente dame. Il me montra ce couple en m'expliquant : "C'est de la galanterie française." De la grenouille, M. Dabas en arriva bientôt aux insectes, ce qui déchaîna en moi une passion d'autant plus vive que je venais de lier connaissance, dans un roman de Jules Verne, avec le plus original des entomologistes. Mon ami de Boucaud, voulant m'être agréable, me rapporta de son jardin un tout petit coléoptère marron. Je m'avisai de ce qu'il n'avait que quatre pattes, au lieu de six, qu'ont toujours les coléoptères, nous avait affirmé M. Dabas. J'allai le montrer à celle-ci, pensant avoir découvert quelque monstre auquel on ne manquerait pas de donner mon nom, latinisé. Il me répondit : " Votre imagination, cette folle du logis, vous entraîne trop loin. Cet insecte a six pattes. "
     En ce temps-là, j'appris cinq choses. La première, c'est que sous un azur plein de brises, les vaisseaux sont joyeux et impatients, joyeux par les chants des marins, impatients par leurs pavillons qui ne demandent qu'à se détacher. La deuxième, c'est que la Vierge doré qui luit comme une âme au sommet de la tour Pey-Berland, et qui est la reine de Bordeaux, fut un jour projetée sur le sol par des brutes. La troisième, c'est qu'il est poignant de voir les passants se fondre dans le brouillard comme dans la mort tandis que gémissent les sirènes du fleuve. La quatrième, c'est qu'un grand marché est une merveille et que l'on peut acheter des coquillages, des crabes et des crevettes, pour lesquels, je l'ai déjà dit, mon goût est si prononcé qu'il me ferait commettre des folies. Et la cinquième, c'est qu'il y a Jules Verne."

Francis Jammes, Mémoires 1 : De l'Age divin à l'Age ingrat, 1921.

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